Mark Dery, l’entretien (3/4) : Les promesses trompeuses d’un futur dit “merveilleux”
Auteur
Mawena Yehouessi

Après nous avoir donné son avis sur l’héritage afro-futuriste aujourd’hui, Mark Dery nous incite à ne pas oublier que l’essence de l’afro-futurisme est le combat constant de la communauté noire qui se voit nier toute aptitude technologique.

D’ici 2035, la force de travail de l’Afrique sera plus grande que celle de la Chine, et entre 2015 et 2020, 15 des 20 villes du monde les plus dynamiques seront africaines. Mais au delà des problèmes économiques, politiques et sociaux, les questions environnementales, culturelles et artistiques sont elles aussi des plus prégnantes…

 

Black(s) to the Future : Ne pouvons-nous pas trouver une nouvelle définition de l’afro-futurisme dans l’association des deux idées suivantes : une augmentation de la population mondiale menée par l’Afrique et une espérance de vie boostée grâce aux technologies ; et à leur conséquence logique, la conquête de l’espace? L’histoire de l’humanité étant celle d’une expansion à jamais motivée par la pression environnementale, la prochaine étape serait de nature extraterrestre, une fois la Terre totalement « occupée » …

 

Mark Dery : Beaucoup d’hypothèses sont intégrées dans votre question et dans l’affirmation qui s’en suit, et n’attendent qu’à être débattues.

 

Voyons tout d’abord l’hypothèse selon laquelle la nanotechnologie et l’intelligence artificielle (IA) sont vouées à provoquer une apothéose post-humaine, la Singularité, selon l’appellation donnée depuis d’ennuyeuses années par des enthousiastes du potentiel post-humain comme Raymond Kurzweil. Ce miracle millénariste par lequel nous nous transformons de chair quelconque à esprit pur met un peu de temps à arriver non? Comme toutes les meilleures prophéties, c’est un rêve sans arrêt différé. « Tomorrow, tomorrow, I love ya, tomorrow / You’re always a day away! » (ndt – « Demain, demain, je t’aime, demain / tu as toujours un jour d’avance! ») comme le chante la comédie musicale Annie.

 

Ensuite, je crois comprendre dans votre déclaration-question l’implication d’une explosion démographique foncièrement positive ; que l’augmentation démographique en Afrique engendrera l’une des plus grandes forces de travail de la planète, ouvrant les portes d’un futur où l’Afrique sera ascendante, actrice de la scène mondiale tenant un rôle macro-économique et géopolitique majeur. Dans le scénario que vous évoquez, la conséquence au long-terme de cet accroissement galopant de la population, associé à une augmentation de l’espérance de vie serait une migration direction les étoiles à la recherche de planètes habitables, puisque nous aurions vraisemblablement saccagé la Terre.

 

 

Pumzi est un court-métrage kenyan de science-fiction short film écrit et réalisé par Wanuri Kahiu. Il a été projeté au Sundance Film Festival en 2010.

La question que vous faites graviter autour de ces hypothèses est la suivante : ne devrions-nous pas redéfinir l’afro-futurisme à l’aune du futur présent, alors que la science-fiction s’infiltre dans l’ici et le maintenant?

 

Spontanément, je dirais que l’afro-futurisme est par essence la prise de conscience du double tranchant de la science et de la technologie, moteurs de libération et outils de répression. La science a révélé le degré de construction sociale de la « vérité irréfutable » de la race en démentant les perceptions populaires qui considèrent le phénotype comme un marqueur convaincant et stable de génotype. Mais, il fut un temps où le racisme était une science, et la plupart des scientifiques blancs occidentaux, progressistes ou conservateurs, prêchaient l’évangile de l’eugénisme, et encore avant, celui du darwinisme social. En Amérique dans les années 20, la stérilisation forcée des simples d’esprit et des criminels (qui étaient pour beaucoup, si ce n’est pour la plupart, des personnes pauvres et de couleur) était répandue, sanctionnée par la loi et soutenue par la science. La science et la technologie réalisent donc la tâche de Dieu, mais elles sont aussi les lutins du diable. Il n’y a pas si longtemps, l’eugénisme prouvait sans l’ombre d’un doute que le Sombre Alter Ego était prédestinée génétiquement au bas de l’échelle cognitive et sociale, tandis que la Grande Race Blanche dominait, comme l’évolution l’avait prescrit, depuis l’échelon le plus élevé. L’afro-futurisme exige que nous gardions un œil fixé sur le maliciel idéologique qui pointe son nez dans les jugements prétendument neutres prononcés au nom de l’autorité culturelle intouchable, la science.

 

L’afro-futurisme nous rappelle également que le pouvoir se concrétise toujours contre les corps humains, comme en témoignent clairement les meurtres de Ferguson, de Charleston et d’ailleurs ; malgré l’insistance de Foucault sur le “pouvoir doucereux”— mythes répressifs des médias et autres histoires et techniques culturelles de modification des comportements de masse — qui a remplacé l’existence vulgaire de la force brute. Ainsi, quand on donne un temps d’antenne d’une longueur assommante à l’élite majoritairement blanche et geek (adulée par les conférenciers TED, Wired magazine, l’Aspen Institute et autres médias), pour la voir s’extasier au sujet de l’IA et des nanotechnologies qui feront de nous tous des dieux, l’afro-futurisme se demande ce qu’il adviendrait si nous faisions atterrir dans un fracas ce fantasme religieux. Et c’est bien là ce dont il s’agit : un véritable ravissement pentecôtiste pour geek. Qu’adviendrait-il si nous relocalisions ce monde flottant, cette ville cumulus de rois philosophes, dans le monde réel où le précariat et les travailleurs pauvres doivent vivre et travailler?

 

District 9 est un film de science-fiction américano-néo-zélando-sud-africain coécrit et réalisé par Neill Blomkamp, sorti en 2009. Il raconte l’histoire d’extraterrestres ayant atterri à Johannesburg (Afrique du Sud), confinés et « ghettoisés » dans des zones spécifiques et travaillant comme des esclaves.

 

Une des premières choses qui nous vient à l’esprit est que l’IA et les nanotechnologies ne vont pas tomber du ciel de quelque Eden retrouvé. La Silicon Valley nous les apportera, via ses avatars de Dow Chemical, Exxon, ou Archer Daniels Midland. Et que nous apprend l’histoire au sujet des conglomérats multinationaux? Qu’ils veulent démanteler les protections environnementales et les lois de sécurité au travail, et tout autre obstacle réglementaire érigé par des nations-états déjà affaiblies, qui se mettent au travers de la recherche du profit. Elle nous apprend également que “ça arrive” : les déversements de pétrole souillent de vastes étendues dans les océans, les accidents nucléaires nous donnent un aperçu d’Apocalypse now, l’écoulement toxique empoisonne l’eau courante. Alors la prochaine fois que vous entendrez un geek bien récompensé par sa société ou son université (nombre d’entre elles sont heureuses de coucher avec l’industrie et le Pentagone) en plein sermon sur l’amélioration de notre puissance cérébrale grâce à l’IA, nous transformant en dieux prosthétiques, avec des nano machines grouillant dans nos vaisseaux sanguins pour mieux assurer notre immortalité, demandez-vous : à quoi ressemblerait la version nano du désastre BP (British Petroleum) dans mon système sanguin? Aussi, suis-je prêt(e) à faire un pacte faustien d’amélioration cognitive au moyen d’un implant neuronal surchargé de Facebook qui enregistre nos souvenirs et de Google lancé à leur recherche? Ai-je vraiment envie que Facebook explore les données de ma jeunesse et les revende aux annonceurs (data-mining)? Ai-je vraiment envie que mes fantasmes les plus politiquement subversifs et même radicaux soient téléchargés par les serveurs de la NSA quand le gouvernement citera Google à comparaître?

 

NOISE GATE est un court métrage expérimental suivant un scientifique voyageant de dimension en dimension, à la  recherche de la réalité ultime. Réalisé , filmé et édité par Donovan Vim Crony en 2013.

Pour l’heure, l’IA élimine les postes peu qualifiés aux salaires bas et commence à toucher les cols blancs. Je me demandes si Kurzweil et d’autres évangélistes de la Singularité seront aussi extasiés à propos du potentiel post-humain quand leur déjeuner sera englouti par des intelligences artificielles. On nous a promis, depuis l’ère Jules Verne, un futur dans lequel des gadgets allégeront le travail, où des robots domestiques nous garantiront des vies oisives à picorer des raisins en lisant la République de Platon. Mais l’histoire de l’automatisation et de l’externalisation qui découle de la globalisation est toute autre : c’est l’histoire de l’effondrement du secteur manufacturier et de la destruction de la classe moyenne ; du remplacement des emplois industriels par des postes de services surexploités ou des CDD sans avenir, nécessitant peu de qualification. Quand SkyNet développera une conscience propre, la race humaine sera au chômage. Consentira-t-il, au bras des ultra-riches, à nous donner à tous une pension pour que nous nous prélassions sur l’herbe d’un nouvel Éden, surveillés par des Machines pleines de Grâce? J’adorerais y croire, mais je ne parierais pas dessus. Alors pardonnez-moi de n’être pas aussi optimiste que vous lorsqu’il s’agit du potentiel “libératoire” de l’IA et des nanotechnologies, qui, comme toutes les technologies, seront toujours fabriquées par quelqu’un quelque part, et auront donc toujours des coûts cachés (humains et environnementaux), et, sous l’ère capitaliste, feront partie d’un système d’exploitation (humain et environnemental), au nom d’une maximisation du profit, déterminée par les demandes des actionnaires.

Traduction : Justine Rousseau

 

Lire le portrait de Mark Dery
Lire la première partie de l’entretien avec Mark Dery
Lire la troisième et dernière partie de l’entretien avec Mark Dery 

 

Cover photo :

 

Image Taking of Earth-Rise by HDTV, November 13, 2007 (JST), © Japan Aerospace Exploration Agency (JAXA) and NHK (Japan Broadcasting Corporation)

Auteur

Mawena Yehouessi
Mawena n’a qu’un crédo : « la praxis ». Khâgne / Philo, Gestion de projets culturels / Danse contemporaine voilà pour le parcours. Touche-à-tout mais opiniâtre, elle fait ses premières armes dans les milieux de l’art contemporain tout en menant de front divers projets : soirées, édition, collectifs artistiques… Founder et DA de B(s)ttF, son objectif est simple : mettre en lumière la part « afro » du monde et performer le futur!
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