Mark Dery, le portrait (1/4)
Auteur
Mawena Yehouessi

Critique, essayiste, auteur, maître de conférences, journaliste, véritable Newyorker… Des tendances urbaines à la technoculture, Mark Dery a tout observé (quand il ne s’agissait pas de dénoncer!) au cours de ces vingt dernières années. Et c’est d’ailleurs à lui que nous devons le terme afro-futurisme, proposé dans son article “Black to the future” (d’après un titre original du rappeur et tenant de la scène hip-hop alternative, Def Jef).

Qu’est-ce que l’afro-futurisme en fin de compte ?

Mais soit, disons que vous n’ayez jamais entendu parler de lui. Précisons tout d’abord que Mark Dery est tout sauf un académicien au col blanc ; il est plutôt de ces esprits frénétiques, jamais là où on l’attend, ayant toujours une longueur d’avance. En tant que critique, son travail peut être vu comme un effort constant de démystification de cette quête d’authenticité obsessionnelle et forcément biaisée, dans un monde où les définitions de la liberté sont prédéfinies, où la provocation fait partie intégrante du consensus, où l’imagination n’est tolérée que lorsqu’il s’agit d’art et de technologies, où “la bienveillance” est assujettie à “la catastrophe” et “l’ironie”… Il est, en quelque sorte, l’objecteur de conscience du confort intellectuel et de la passivité quotidienne (que vous appeliez cela de la “chance” ou de l’auto-aliénation).

 

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Mark Dery © Jorge Madrigal , modifié par Mawena Yehouessi

Dans une interview menée en 1966 au sujet de son livre Escape Velocity: Cyberculture at the End of the Century, Dery confie à Howard Rheingold que : “Notre incapacité à concevoir le futur autrement qu’au travers du prisme dystopique est l’un des signes que notre culture est moribonde. Et il est essentiel que des voix progressistes réclament le futur aux je-m’en-foutistes futuristes, post-humanistes [et autres] évangélistes barbus du New Age cyberhype qui embrument aujourd’hui notre vision des choses à venir. […] Nous devons replacer le débat culturel concernant les promesses de la technologie au centre d’un “ici et maintenant” bruyant et grossier, et commencer à construire un futurisme progressiste et pragmatique.” Dery refuse de construire une relation extatique avec un Demainville reluisant, pour autant, ses affirmations ne sont ni tragiques ni vainement pessimistes. Dans un autre entretien avec Roy Christopher en 2000, il précise: “A mon avis […] plutôt que d’expédier les notions “humanistes” de justice sociale et de changement politique vers cette recyclerie qu’est l’Histoire (parce qu’elles ne sont plus à la mode), nous devons apprendre à devenir des animaux moraux dans un monde où toutes les comptines réconfortantes sur Dieu, le progrès et la main invisible de l’économie de marché, se déforment et se désintègrent à mesure que notre culture, notre technologie toujours plus post-humaine, en vient à excéder notre nature […]. C’est ce dont traitent la plupart de mes écrits et réflexions.

 

L’on peut donc le considérer comme un véritable humaniste ; une personne capable de maintenir sa confiance en un potentiel humain, tout en l’exhortant à s’arracher à un confort oublieux. Mais Mark Dery est aussi un fauteur de trouble, à l’aise et bon enfant comme lorsqu’il répond de façon déconcertante, à la revue d’Art postal Abe’s Penny (2009) : “Q : Pourquoi vos années flamboyantes de punkrock ont-elles pris fin? R : [Parce que] les mangeurs de popcorn ont obstinément retenu leur admiration et refusé de soutenir mon rêve : devenir le nouveau dieu du rock à la Patti Smith.“ Quant à son essai de 2014, I Must Not Think Bad Thoughts: Drive-By Essays on American Dread, American Dreams (ndt – “Je ne dois pas avoir de mauvaises pensées : réflexions éparses sur les cauchemars et les rêves de l’Amérique”), il dépeint les bizzareries les plus grotesques de l’Amérique, désarmante de normalité ou parfois franchement sordide. Une façon de prouver que le scepticisme n’est pas cet immobilisme motivé par la relativité, comme on le croit trop souvent, mais une volonté opiniâtre à ne jamais interrompre la quête d’une vérité, tout en sachant qu’elle ne peut être absolue. D’où l’équation Dery = Humour = Finesse = Critique.

 

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« Towards A Walk In the Sun » de Robert Pruitt / « DMC » de Darryl McDaniels / Spook Magazine, numéro 4

 

Quand Dery a suggéré pour la première fois le terme afro-futurisme, dans son interview de 1995 (avec l’auteur de science-fiction Samuel R. Delany, le meneur du groupe Burnt Sugar, Greg Tate et la Maître de conférences Tricia Rose), c’était pour désigner “Une fiction spéculative qui traite des thématiques afro-américaines et se préoccupe des intérêts afro-américains dans le contexte de la techno-culture du 20ème siècle. Et plus globalement, une sémantique afro-américaine qui s’empare d’une imagerie technologique et d’un futur prothétiquement augmenté.” Il déclare plus loin que “les voix afro-américaines ont d’autres histoires à raconter au sujet de la culture, des technologies et des choses à venir. S’il existe un afro-futurisme, il est à chercher dans les endroits les plus improbables, du fin fond des constellations les plus lointaines.

 

Ainsi l’éclair de génie syncrétique de Dery a pavé la voie à une prise de conscience grandissante d’une pensée iridescente, qui met en perspective l’une des principales communautés américaines, et pourtant des plus méprisées. Ce fut l’élément déclencheur d’une méta-littérature débordante, tant socio-conceptuelle qu’arty, sur le potentiel des afro-américains à influencer le futur. Si, fondamentalement, la lutte des noirs contre le déni constant de leurs capacités technologiques (entre toutes les autres formes racistes de mépris) a toujours été de la plus haute importance, Dery a endossé le précieux rôle de scribe à l’égard d’un horizon qui allait pourtant inévitablement l’éclipser (ne pouvant pas “en être”, en tant blanc, quand c’est pourtant cette même distance qui l’autorise éventuellement à observer et à nommer…). Et si certains déplorent que l’afro-futurisme soit devenu une expression fourre-tout dès lors que l’on aborde la place des afro-américains en matière de prospective, ils ont faux sur toute la ligne car l’afro-futurisme est intrinsèquement ouvert. Ce qu’a proposé Dery n’est pas la définition définitive d’un mouvement déterminé, mais une porte d’entrée donnant sur les méandres ininterrompus d’actes et d’idées polymorphes d’une communauté noire – aux multiples facettes! – qui embrasse le futur.

 

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L’afro-futurisme

 

Les origines de l’afro-futurisme, envisagé comme réappropriation des capacités de son propre peuple à présager un futur non-coercitif, remontent certainement bien avant les années 90… On en devine l’héritage dès le Rastafarisme des années 30 (annonçant l’arrivée imminente du Messie de la communauté noire (donnée comme le peuple biblique originel, élu de Dieu, bien que sacrifié), incarné par Haile Selassie I – si l’on considère la religion comme l’en deçà et l’au-delà de toute littérature) ou encore à travers l’authentique religion africaine, l’animisme, incarnée par le Vodun d’Afrique de l’Ouest (en tant que fondation historique et donc structurelle d’un autre rapport au monde afro-centré et auto-suffisant, dont l’organisation échappe à la binarité passé/futur mais consiste plutôt en la mise en perspective de modes d’existence parallèles : l’actuel et celui des esprits).

 

Cependant, en tant qu’esthétique déjà nommée, “[…] L’afro-futurisme est à la fois généré (et fruit du rejet de leurs propres expériences) par les afro-américains aux USA, et par toutes les personnes d’ascendance africaine qui furent arrachées de force à leur continent natal lors de la traite des esclaves.Il ne s’agit pas pour autant de ressentiment, mais plutôt de la reconnaissance, de l’émancipation et de l’expression performative des cultures noires, ici et maintenant, là-bas et pour toujours. De Sun-Ra à Janelle Monáe, l’appropriation de l’iconographie surnaturelle et extra-terrestre fait des afro-futuristes des outsiders, mais pas des victimes […]. En ce sens, l’africanité (re)présentée diffère : elle n’est pas une appropriation des cultures occidentales et blanches (cf. l’Afropolitanisme), mais elle est celle du monde (et des autres!) et du futur, d’un nouveau futur quitte de toute oppression.” (citations de Clive Gabay dans “Afropolitanism and Afrofuturism: two cosmologies of African presence and future”, disponibles sur son blog Colonial Interregnums/African Spaces)

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Sun Ra dans «Space Is the Place» de John Coney (1974) / Ajak Deng dans Obsession Magazine par Julia Noni (2012)

Après ce bref résumé, gardons bien à l’esprit que Mark Dery est une sorte d’explorateur de la jungle culturelle. De fait, la manière qu’il a d’observer ces formes d’expressions (a fortiori lorsqu’elles sont obscures), de manière objective mais motivée par la curiosité et une franche ouverture d’esprit, est non seulement remarquable mais aussi particulièrement stimulante. Sans amertume, son style caustique rend compte de la posture d’un homme bien décidé à apprendre de personnes déterminées et à penser par lui-même, quitte de toute influence systémique. C’est ainsi qu’il arrive à manier, avec esprit et honnêteté, un éventail impressionnant de références, qu’elles soient avant-gardistes ou grand public, familières ou savantes, taboues ou simplement inattendues… En 2012, dans son interview avec le scientifique Michael Goetzman, Dery remarque d’ailleurs : “On oublie trop souvent ce mouvement de pendule qui fait que l’historique oscille entre authenticité et inauthenticité, entre un amour de l’artifice et un sens constrictif de la gravité. Il me semble que l’on a besoin des deux : chacun, comme c’est le cas pour tout tandem philosophiques (dualismes hiérachiques, oppositions binaires), se définit en terme d’opposé, à la manière de siamois, inimaginable sans son Autre. Il n’existe pas d’artifice absolu ni de sincérité et de sérieux véritables.” Et pour ce qui est d’une pensée que nous osons croire que Dery partage : chez Black(s) to the Future, nous croyons en une pluralité d’expressions, toutes aussi légitimes les unes que les autres et ce qu’elles défendent un héritage ou le diluent, le (re-)découvrent, le valorisent, le contestent, l’encensent, le malmènent… mais toujours l’enrichissent.

 

Cherchant à savoir ce qu’est l’afro-futurisme en fin ce compte (“What stands beyond Afrofuturism”) – des problèmes raciaux toujours à l’oeuvre en Amérique, aux pièges possibles du techno-capitaliste, d’autant plus crucial si l’on prend en compte l’empreinte de l’Afrique – nous publierons, au rythme d’un article par mois (d’octobre à décembre), une interview en trois parties de Mark Dery, à laquelle il a eu l’amabilité de répondre. Pour l’heure, nous vous invitons à jeter un oeil à son site, son blog, ou au fameux recueil d’interview de 1995 “Black to the Future”.

Traduction : Justine Rousseau

Lire la première partie de l’entretien avec Mark Dery
Lire la seconde partie de l’entretien avec Mark Dery
Lire la troisième partie de l’entretien avec Mark Dery

Cover photo :

Black to the Future by William Pope.L

Auteur

Mawena Yehouessi
Mawena n’a qu’un crédo : « la praxis ». Khâgne / Philo, Gestion de projets culturels / Danse contemporaine voilà pour le parcours. Touche-à-tout mais opiniâtre, elle fait ses premières armes dans les milieux de l’art contemporain tout en menant de front divers projets : soirées, édition, collectifs artistiques… Founder et DA de B(s)ttF, son objectif est simple : mettre en lumière la part « afro » du monde et performer le futur!
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