Mark Dery, l’entretien (4/4) : Futurs alternatifs et la place (ambiguë) de l’Afrique
Auteur
Mawena Yehouessi

Si l’on en croit une prédiction qui n’est peut-être plus si improbable que ça, les nanotechnologies et l’intelligence artificielle (IA) rendent plus que jamais imminente la menace de la disparition de l’humanité. Cela dit, les discours perpétrés depuis les trans-humanistes jusqu’aux défendeurs de la Singularité doivent immédiatement être passés au crible !

 

Black(s) to the Future : Dans votre ouvrage Escape velocity, vous dénoncez les menaces de la technologie sur nos modes de vie : émancipation / autonomisation vs coercition / contrainte. L’humanité a-t-elle aujourd’hui toujours des chances d’échapper à la destinée cyborg ? Comment la culture noire peut-elle contribuer à cette lutte, si l’on tient compte de l’expansion industrielle du continent, et des besoins d’1,4 futur milliard d’individus ?

 

 

Mark Dery : Que signifie véritablement “être libéré” de la condition humaine, et de la planète Terre ? L’afro-futurisme, et surtout dans son incarnation africaine, n’insiste-t-il pas sur l’importance de ce que les féministes comme Elizabeth Grosz (NDLR : docteur en philosophie enseignant à l’université de Duke) nomment les politiques « corporéelles », ces politiques ancrées dans l’expérience vécue de la personnification, et de l’incarnation dans un corps particulier qui est le produit d’expériences et de circonstances spécifiques ? Sans vouloir essentialiser les Africains en nobles sauvages, je dirais que je crois véritablement que la culture, l’art, la philosophie africaine ont beaucoup à enseigner à la culture eurocentrée à propos des politiques du corporéel et de l’importance d’un sentiment d’appartenance au monde physique. (Oserais-je utiliser le mot « nature »? J’ai bien peur que cela revienne à réduire les Africains au statut d’ambassadeurs d’un Éden primitif.)

 

Les noirs ont été historiquement réduits à de simples corps, à du bétail par l’esclavage, le lynchage, les expériences médicales comme celle de Tuskegee, et la brutalité policière. L’afro-futurisme connaît donc intrinsèquement la question primordiale : quel est le coût humain des mythes idéologiques ? Ce fantasme digne d’une science-fiction (se tirer du pétrin dans lequel on a mis la planète Terre pour s’enfuir vers un prétendu “demain” intergalactique) n’est-il pas juste une version plus étendue de ce que le capitalisme et le colonialisme ont toujours accompli ? Tirer tout le profit possible d’un endroit et d’un peuple, puis les laisser sombrer dans la misère avant de passer à autre chose, à la recherche de nouveaux mondes, pour y dégoter de nouvelles vies et de nouvelles civilisations… à subjuguer et à piller…

 

 

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Credits : « Adansonia digitata », Makrigga Media, makriggamedia.bigcartel.com

 

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Aparté  : la singularité
La singularité est la création future et hypothétique de machines super intelligentes qui seraient, en théorie, capables de s’améliorer de façon récursive, ou de concevoir et monter des ordinateurs ou des robots plus avancés qu’elles. Dans ce scénario d’une « explosion de l’intelligence », la technologie dépasserait la capacité humaine à comprendre, anticiper et contrôler ses conséquences.
La plupart des arguments allant à l’encontre de la Singularité mettent en doute qu’un ordinateur puisse atteindre une intelligence au sens humain du terme (super intelligence numérique VS processus cognitifs analogiques). Ce début de 21e siècle a toutefois été marqué de façon inédite par des innovations révolutionnaires en matière de génétique, nanotechnologie et robotique… qui mettent toutes à portée de main des fonctions caractéristiques trans ou post-humaines comme l’intelligence artificielle, l’élargissement des horizons biologiques humains, ou des interfaces cerveau-ordinateur. En outre, Ray Kurzweil prédit l’apparition de la Singularité pour 2045 (NDLR : dans son roman The Singularity Is Near : When Humans Transcend Biology, paru en 2006)
Si 2050 est établie comme le moment où l’Afrique devient le continent le plus peuplé de la planète, et si la prévision de Kurzweil s’avère juste, à quelles conséquences s’attendre ?
A une échelle globale, les craintes principales concernant la Singularité sont :
  1. L’extinction de la race humaine – si ce n’est de la planète elle-même (avec des scénarios apocalyptiques divers : un génocide motivé par notre inutilité décrétée, dans le cas d’une robotisation ultime de notre société ; une giga troisième Guerre mondiale avec des armes intelligentes de destruction massive faites maison, utilisées par des terroristes et des nihilistes ; un mépris (motivé par le perfectionnisme) envers Mère Nature, qui mènerait à la gelée grise ; des expériences scientifiques à l’échelle mondiale qui dérapent ; une période sombre du numérique…).
  1. L’esclavagisme ou l’assujettissement de la race humaine par les intelligences artificielles (de ce Big Brother bien-pensant qui vise à tirer ce qu’il juge être le « meilleur » de nous-mêmes, et pourquoi pas à travers le trans-humanisme afin de nous rapprocher au plus de leur idéal (complexe d’infériorité / dépendance, aliénation / déracinement) ; à de bien pires scénarios de sujétion nous avilissant ouvertement à leur bon vouloir – englobant ainsi tous types d’ajustements et de conséquences : simulations à la Matrix, computronium, cerveaux Matriochka…).
Partant de l’histoire de l’Afrique et de ce que les populations africaines endurent encore, ressort une impression dramatique de déjà-vu (dans tous les sens du terme), renvoyant à la sempiternelle lutte des classes. Pourtant, la volonté d’inscrire la Singularité en tant que pure conjecture scientifique — et donc objective (comprenez sans rapport avec la couleur, la classe etc., juste « trans-humaniste ») est certainement pernicieuse… Supposons que des IA super-intelligentes exterminent l’humanité ou l’assujettissent. L’accuser d’être le pire des scénarios est une une hypocrisie, quand on sait que cette même humanité (et ce depuis des siècles) reproduit le même schéma. Il ne s’agit pas de démanteler toute forme d’avancée technique non plus : ce serait pure folie. Néanmoins, nous ne devrions jamais oublier que chaque innovation révolutionnaire est accompagnée de ses affres, même si la connaissance technique n’est pas le seul indice de développement…  

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Plutôt que songer à quitter le navire pour ne laisser derrière nous qu’une friche irradiée (le véritable Désert dont parlait Morpheus [NDLR : dans Matrix]!), nous devrions nous creuser la tête afin de ralentir l’explosion de la population, freiner l’exploitation sociétale et pirater le capitalisme pour enfin sceller l’abîme grandissant entre les super-riches et les autres, de l’ancienne « classe moyenne » aux damnés de la terre ? Cette injustice économique ne fait-elle pas partie de ce qui gonfle les rangs des terroristes comme l’Etat Islamique, dont la mythologie dépravée est un chant de sirène aux oreilles des classes inférieures aigries par des décennies de paupérisation et d’oppression de la part de shahs, de rois et de dictatures militaires soutenus par les USA ?

 

 

 

L’un des plus grands services rendus par l’afro-futurisme est d’avoir su montrer la dette contractée par notre “vision des choses à venir”, à l’égard de toutes celles qui ont été. L’afro-futurisme redémarre notre mémoire historique, acte radical dans un pays qui, comme en Amérique, préfère cacher ses atrocités sous le tapis. Radical car une connaissance profonde du chemin parcouru par ce que nous considérons être des vérités et institutions incontestables, actuelles et intemporelles se révèle avoir une contingence historique, culturelle et provisoire. Ce qui est fait par l’Homme n’est pas don de Dieu ; ce que la société a construit peut encore être détruit.

 

Lire le portrait de Mark Dery
Lire la première partie de l’entretien avec Mark Dery
Lire la troisième et dernière partie de l’entretien avec Mark Dery 

A parcourir, visionner, lire ou écouter :

 Top 10 des raisons pour lesquelles se méfier de la singularité [EN] 

https://www.singularityweblog.com/top-10-reasons-we-fear-the-singularity/

 

Ontogénèse et éthique du devenir : une interview avec Elizabeth Grosz par Kathryn Yusoff [EN] 

http://societyandspace.com/material/interviews/ontogenesis-and-the-ethics-of-becoming-an-interview-with-elizabeth-grosz-by-kathryn-yusoff/

 

Pourquoi la thèse de l’explosion de l’intelligence est plausible [EN]

http://hplusmagazine.com/2011/03/07/why-an-intelligence-explosion-is-probable/

 

Le livre de Ray Kurzweil, The Singularity Is Near : When Humans Transcend Biology

http://www.amazon.fr/The-Singularity-Is-Near-Transcend/dp/0143037889

Cover photo :

 Capture d’écran du film « Floating Points : Silhouettes » on Vimeo

 

Traduit de l’anglais par Justine Rousseau

Auteur

Mawena Yehouessi
Mawena n’a qu’un crédo : « la praxis ». Khâgne / Philo, Gestion de projets culturels / Danse contemporaine voilà pour le parcours. Touche-à-tout mais opiniâtre, elle fait ses premières armes dans les milieux de l’art contemporain tout en menant de front divers projets : soirées, édition, collectifs artistiques… Founder et DA de B(s)ttF, son objectif est simple : mettre en lumière la part « afro » du monde et performer le futur!
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