L’afro-cosmologie prête-à-porter de Selly Raby Kane
Auteur
Enrica Picarelli

Un homme et une femme dansent au rythme hypnotique de percussions synthétiques et d’un chant déformé. Ils piétinent la terre nue et soulèvent des nuages de poussière, leurs membres supérieurs dessinent des formes elliptiques avec pour toile de fond des galaxies nébuleuses. Les danseurs isolés twistent sous l’invisible pression de l’instance du martèlement sonore, dans ce vide sans fond d’où les étoiles vibrent du coeur nu d’amas colorés. En gymnastes défiant la gravité, ils se déplacent sous un rayon de lumière bleue fluorescente diffusé par l’oeil d’une nébuleuse. On les convoque. Une échelle semble monter quelque part, nulle part. Dystopie ou utopie ? La scène ne nous dit pas si les personnages accueillent l’appel ou y résistent.

Ce temps cristallin nous montre une métamorphose qui met l’habillement et le déshabillement du corps noir au coeur de son sujet. Touchés par la lumière, les danseurs se dépouillent de leurs vêtements succincts pour revêtir des uniformes faits de plastique et de fibres brillantes. Le changement de costume signale le changement invisible qui scelle la renaissance des silhouettes dansantes en créatures surnaturelles. Les tenues irisées qui capturent la lumière et le son se superposent à la peau mortelle ankylosée et réajustent le corps à sa capacité à ressentir. Elles irradient des chocs d’énergie qui fragmentent le temps linéaire jusqu’à ce que les mouvements soient multipliés et redoublés, les perceptions reconnectées, et que la vie ne fasse une dernière apparition avant de disparaître dans le coeur noir d’une faille temporelle.

 

 

Ibakuu, “Djula Dance”, 2015

 

 

Ce conte futuriste est une trouvaillle du producteur sénégalais Ibakuu, créé pour  accompagner « Alien cartoon », un défilé de mode de la créatrice Selly Raby Kane1. « La danse de Djula » utilise les rythmes des Djolas de la Casamance (région du Sénégal) pour raconter l’histoire de Kane, une ville africaine envahie par des aliens2. L’image de la faille temporelle qui molécularise la matière en énergie pure évoque avec justesse la philosophie modesque surréelle de la créatrice qui combine matériaux, textures, et applications artificielles pour tisser l’histoire d’un présent contaminé et hétéronome.

 

Le public ne s’attend à rien de moins des créateurs qu’ils soient révolutionnaires – la nouveauté est l’atout le plus précieux de la mode – et la narration tactique de Kane dévoile une exploration éclectique des facettes cachées de la normalité, où l’on débusque l’étranger  dans le quotidien.

 

 

Image 1. Alien Cartoon F_W2014
Selly Raby Kane, “Alien Cartoon” Fall/Winter 2014

 

 

Membre éminent de Les Petites pierre, un collectif d’art dont le siège social se trouve à Ouakam (Dakar), Kane mobilise des sources d’inspiration passées, présentes et futures pour créer une version prête-à-porter de l’Afro-cosmologie. Pour « Alien Cartoon », sa collection automne/hiver 2014, la trentenaire a opéré un retour aux films de sci-fi qu’elle adorait regarder durant son enfance, et à sa passion pour les récits placés dans des réalités alternatives. Mais ce n’est pas la première fois que Kane met son génie vestimentaire au service d’une  Afrique fantasmagorique. Ses créations sont toujours conçues comme des uniformes de combat : c’est l’avènement des ensembles à enfiler pour l’événement « le destin altéré » invoqué par Sun Ra3.

 

Alors que « Alien Cartoon » invente un monde imaginaire, les autres collections de Kane extraient le futurisme et l’irréel des circonstances actuelles. « Dakar cité aux oiseaux » (automne/hiver 2015) est le meilleur témoin de cette approche. La collection rend hommage à la ville natale de la créatrice, avec en vedette les tenues quotidiennes mélangeant des vestes bombers, des jupes crayon, des kimonos, des combinaisons et des chandails confortables dans une grande variété de motifs, d’éléments décoratifs et de matériaux, y compris PVC et Bazin. Les insectes géants, les oiseaux et les formes géométriques sont essentiels à la collection. Kane dit qu’elle voulait reconnaître leur beauté et minutie4, mais placés sur des chemises et des jupes, ils ajoutent une touche dystopique aux ensembles. Ils sont un rappel tangible des échanges inévitables (quoique souvent forcés et inopportuns) entre les humains et les animaux. La mouche, tout particulièrement, fait partie intégrante du stéréotype négatif de l’Afrique. L’image des enfants affaiblis et de leurs mères tape-mouches est depuis longtemps apparue dans les médias occidentaux comme allégorie du parasitisme et de la défaite du continent. Dans la cinématographie populaire, la mouche est agent de l’apocalypse qui inspire le récit de Cronenberg, décrivant un être impur et incontrôlable.

 

 

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Selly Raby Kane, “Dakar City of Birds” Fall/Winter 2015, photographer: Jean Baptiste Joire

 

 

Kane puise dans ce corps de références culturelles pop et place notre inconscient collectif sur notre chemise, littéralement. La mouche est présente sur ses créations, elle annonce que la contamination parasitaire est effective, en premier lieu dans la redistribution des libertés et des pouvoirs d’action que les africains revendiquent. Cette réflexion sur le post-humanisme est l’un des préceptes de l’Afrofuturisme.

 

 

[L]’érosion de la ligne séparant humain et non-humain, nature et culture, et le déplacement de l’humain en tant que seul dépositaire de liberté, en faveur de dynamiques de l’interaction qui fonctionnent en réseau entre les humains et le non-humain. Cette relation recombinant l’humain et la technologie transforme ce que nous savions être la production culturelle racialisée. Elle ré-attribue l’identité et renverse la reconnaissance raciale.5

 

Si « Dakar cité aux oiseaux » est une tentative d’intégrer, et donc de rendre familières les transformations quotidiennes du paysage métropolitain6, elle est également en elle-même une intervention sur les effets de ces changements sur la production culturelle. Elle se rapporte particulièrement à la dynamique qui pousse de jeunes Africains à réagir à l’empiètement de forces non-humaines sur leurs conditions de vie, qu’il s’agisse de la mondialisation du néo-capitalisme, de la crise écologique, du néo-colonialisme chinois, ou de la « modernité ». En rendant ces changements prêts-à-porter, le collectif mode de Kane expérimente sur la future ville de corps aliénés par leur environnement.  

 

 

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Selly Raby Kane, “Dakar City of Birds” Fall/Winter 2015, photographer: Jean Baptiste Joire

 

 

Alors, que faire de la promiscuité infectieuse à laquelle renvoient les mouches dans les délicates compositions de Kane ?  Il est certain qu’elles représentent une menace, mais la créatrice ne semble pas en avoir peur. Ses mouches annoncent plutôt la déconstruction du mythe de la pureté qui consignerait l’Afrique à un présent spontané. Elles sont le symbole d’une Afrique en devenir.

 

Mais les créateurs africains promeuvent une vision positive de la promiscuité dans leurs créations depuis quelques temps déjà. D’autres éminents créateurs afrofuturistes ont précédé Kane. Le plus connu d’entre eux est Oumou Sy qui, depuis trois décennies, a exposé l’âme technologique du Dakar avec cyberfemmes. Elles enveloppent leur corps dans la modernité à l’aide de boubous et de robes de bal ornées de CDs, ou encore d’ « alter-tops » décorés de bouteilles de parfum (Mustapha). Cet héritage matrilinéaire aide Kane à exprimer une vision du futur imprégnée de tensions raciales et néo-capitalistes, où la mode permet de canaliser une nouvelle perspective sur la relation d’auto-mutation entre les africains et ce qui les entoure, la négritude et la modernité.  

 

 

Image 4. Oumou Sy Cyberfemme
Oumou Sy, “Cyberfemme”, 1997, photographer: Mamadou Touré Béhan

 

Traduction : Justine Rousseau

COVER :

Selly Raby Kane on otherworldly fashion in Dakar

Pour aller plus loin :

1     www.sellyrabykane.com

2     Making Africa : « Selly Raby Kane: Alien Cartoon, autumn/winter 2013/2014 collection »

3     Sun Ra – The Alter Destiny

4     Mrs Wapoenje: « Selly Raby Kane: Beyond Fashion Boundaries »

5     Dark Matter : « My measurement of race is rate of vibration: Afrofuturism and the ‘molecularization’ of race

6     www.nataal.com/selly-raby-kane

Auteur

Enrica Picarelli
Enrica firmly believes that desires drive the world and she welcomes every chance to put her passions at work in the fields of writing and photography. She is a cultural studies researcher with a foot in Italy and another in Portugal. She is also a crowdfunding analyst and enthusiast of all things Afro. Her goal is to propel the explosion of an Afro-centric aesthetic in fashion and visual culture. Her contribution? Writing about it! // afrosartorialism.wordpress.com (blog) // criticalmera.tumblr.com (tumblr) // enricapicarelli@gmail.com
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