Dalila Dalléas Bouzar : Manger de la chair humaine. Se manger soi-même.
Auteur
Mawena Yehouessi

« Mon premier acte artistique a été de partir aux iles Falkland à la recherche des pingouins. En immersion totale dans la nature sauvage, j’ai vécu cette aventure comme un manifeste qui redéfinissait mon rapport au monde… »

Qui es-tu ?

Je suis Dalila Dalléas Bouzar, artiste plasticienne. Je suis née en Algérie et j’ai grandi à Paris. J’ai étudié aux Beaux-Arts de Paris et ensuite j’ai un peu bourlingué en Europe et  suis maintenant à Bordeaux. Et je suis une femme… je crois que c’est important !

 

© Dalila Dalléas Bouzar

« … Après mon diplôme de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, je pars en résidence en Algérie et en Serbie. Puis je vis à Berlin de 2010 à 2014 et c’est à ce moment que je reviens en force à mon médium de prédilection, le dessin. 
La ville de Berlin m’inspire à travers son histoire et ses mémoriaux. En 2011, je retourne en Algérie pour développer une réflexion sur la mémoire de l’histoire traumatique de la guerre d’indépendance algérienne et de la guerre civile des années 90. Le livre Algérie Année 0, présentant mes dessins ainsi que des textes de plusieurs auteurs est édité en 2012 aux éditions Barzakh à Alger. 
Mon travail artistique s’affirme et gagne en maturité aussi bien du point de vue de la technique que du positionnement. J’utilise essentiellement le dessin, la peinture et la performance. Aujourd’hui, je suis représentée par la galerie Cécile Fakhoury à Abidjan et Mamia Bretesché à Paris. »

Es-tu humaine ?

Oui, un être humain. Un être vivant, dans le monde qui est un mystère. Et qui essaie de faire son job d’être humain : comprendre qui on est, où on est et tenter de sortir d’un déterminisme – matérialiste mais aussi animal – qui fait que ce monde est violent, agressif, injuste.

 

Baigneuses (série Algérie Année 0), 100×80 cm, crayon et gouache sur toile, 2011 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Crois-tu en l’intuition ?

Oui, oui, bien sûr. Mais je crois même en plus que ça : Je crois en l’existence des forces spirituelles… je crois en Dieu. Je crois en la magie, je crois aux miracles… je crois en l’amour… je crois en beaucoup de choses.

Es-tu une optimiste ?

Je suis profondément optimiste ! Malgré des coups de déprime parfois assez durs. Mais je suis optimiste, je ne sais pas pourquoi. En même temps, quand je me re-situe dans l’évolution, du début de la vie jusqu’à nos jours — je ne parle pas de finalisme, ça je n’y crois pas — je pense que ce que l’on vit, c’est une sorte d’épreuve qui va emmener l’évolution à une autre étape. Et même si ce n’est pas nous qui la connaîtrons, même si ce n’est pas l’espèce humaine, on est une part de l’évolution. Et ça je trouve que ça donne beaucoup d’optimisme, parce que ça nous décentre de notre quotidienneté, de notre vie sociale, de nos « petites affaires » pour reprendre le mot de Deleuze ; ça nous donne un autre horizon, un peu comme une élévation.

Je dois préciser que j’ai fait des études de biologies et de sciences générales qui m’ont permis d’avoir cette approche du monde, de la matière, de l’énergie. Ce qui d’ailleurs n’est pas incompatible avec l’art et la spiritualité, contrairement à ce que l’on croit.

 

Sans Titre (série Rencontre), 29×21 cm, crayon et gouache sur papier, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Comment décrirais-tu le futur ?

Je pense qu’il n’y a pas de futur. Pour moi « le passé, le présent et le futur » c’est un moment. En d’autres termes, le futur est une fabrication de l’esprit, il n’y a que le présent qui existe et notre futur est dans notre présent. Comme tu le disais à propos des ambitions, lorsque tu en as une, il ne faut pas la temporiser : il faut penser tout de suite à la hauteur de ton ambition. Bien sur, et pour l’ensemble de l’interview, ce que je dis n’engage que moi, c’est ainsi que je comprends les choses. Mais le temps étant lié à la matière, je dirais que la problématique de notre monde, ce sont les contraintes que la matière nous impose et si tu arrives à dealer avec ça, ce peut devenir une voie pour échapper au temps. C’est d’ailleurs aussi le but de la transcendance.

 

Sans Titre (série Entité), 130×125 cm, huile sur toile, 2017 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Dans ce sens-là, la conférence du Peuple qui manque qui avait eu lieu à la dernière Biennale de Dakar, m’avait interpellée. Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff parlaient des futurs possibles. J’ai trouvé cela étrange qu’à aucun moment ils n’aient abordé le temps spirituel du croyant. Qui est un temps en dehors de la matière. Bien sur, je comprends parfaitement qu’ils puissent ne pas y croire, et c’est surement  pour cela qu’ils ne l’intégraient pas. Tout de même, comment envisager tous les temps possibles si on n’envisage pas ce temps-là aussi ? C’est un temps extrêmement profond, qui ouvre à d’autres dimensions et qui est fantastique. C’est dommage que cette conception semble échapper à l’entendement, particulièrement en Occident qui a métré le temps d’une manière figée. Au point qu’on pourrait croire que c’est la vision dominante du monde : que ce soient les sciences, l’Histoire, l’art, on en a une représentation fictive et cloisonnée du temps, déformée par le dogme du progrès. Pourtant je crois que c’est non seulement intéressant mais important de se décentrer, d’envisager ces autres visions.

Magie et technologie s’opposent-elles ?

Je dirais non. La technologie, ce n’est pas quelque chose que je diabolise. C’est avant tout un outil pratique, tiré des sciences. Cet outil pourrait très bien servir la magie. La technologie, aujourd’hui dans notre société, est amalgamée au matérialisme, consumérisme, fric, classes sociales (ceux qui ont le plus accès à la technologie), une certaine forme de pouvoir aussi (et c’est d’ailleurs pourquoi on investit tant dans les sciences qui peuvent donner lieu à de nouvelles technologies). Mais le pouvoir est aussi dans la magie. La magie c’est aussi du pouvoir. Et puisque c’est un outil, ce qui va vraiment le déterminer c’est la manière dont on va l’utiliser. C’est l’intention.

Quelle(s) différence(s) entre rêves, désirs et projections ?

Le désir d’abord, je dirais que c’est ce qui nous habite de manière non volontaire : on peut le gérer mais pas le contrôler, l’anéantir. Mais c’est aussi un moteur. Il faut essayer de comprendre ses désirs parce que c’est ce qui nous parle de nous, de ce que nous sommes.

Les rêves c’est très fort. Quand tu dors et tu rêves, il y a vraiment une familiarité que tu peux déployer. Je suis une grande rêveuse, c’est comme un monde parallèle. Il y a même des endroits dans lesquels je reviens régulièrement, au point que parfois, j’ai l’impression d’avoir une autre vie.

La projection par contre c’est différent. J’entends par là « projections mentales ». C’est à dire une matérialité du mental, qui devient tangible dans le réel. Par exemple, la prière, c’est concret. C’est une projection. Dans la répétition de la prière, tu projettes ta volonté dans l’espace-temps « palpable ». Certains diront que c’est du hasard, mais pour moi le hasard n’existe pas, si ce n’est qu’il manifeste une rencontre. Quand tu croises quelqu’un dans la rue à un endroit incroyable, à un moment incroyable : c’est qu’il y a eu à un moment donné une projection, même inconsciente, de cette rencontre.

Je dirais que la différence entre les 3 est liée à la conscience que tu en as : on a conscience de ses désirs, pas de ses rêves, et la projection serait entre les deux.

 

Sans Titre (série Rencontre), 29×21 cm, crayon et gouache sur papier, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Que signifie le mot « fantasme » ?

Ca me fait penser au fantasme sexuel. Quelque chose que tu aimerais faire, mais sans savoir comment y arriver. Ce serait une action à laquelle tu aspires justement parce que intimement tu sais que tu n’as pas les moyens de la réaliser. Et si tu le pouvais, tu ne le ferais sans doute pas.

Te sens-tu étrangère ? Si oui, à quoi ?

A un moment donné, avec l’âge en plus, je crois que tu t’arranges pour te trouver sur des terrains où tu n’as plus à te sentir étrangère. Parce qu’à l’inverse, ce n’est pas toujours la peine de s’aventurer sur le territoire des autres. Parce qu’à partir du moment où tu quittes ton territoire, tu perds de la force. Comme l’attitude du guerrier : s’il y a un combat à mener – et parce qu’on a pas tant de temps en une vie -, il vaut mieux que ce soit sur un espace que tu connais…

Après, je crois que la seule fois où je me suis vraiment sentie étrangère, c’est en faisant l’expérience d’un décentrement physique, comme une sortie de corps.

Et puis il y a aussi ces moments où tu vas dans un pays étranger et tu as besoin d’un certain temps de familiarité. Mais pour revenir à des thématiques chères à la France – on a l’impression qu’il y a plein de français qui sont / se sentent étrangers à la France… mais pour moi ce sont vraiment de grosses conneries. En tout cas personnellement, je ne me suis jamais sentie étrangère en France, et ça même si j’ai été naturalisée française. A partir du moment où tu parles la langue, tu t’imprègnes et évolue de la même manière que les autres, tu n’es pas étranger. La France, l’Europe, ça par contre ce sont des concepts qui me sont étrangers.

 

Que signifie « blackness » ? / Et « afro-ness » ?

Pour le premier, un concept développé par Aimé Césaire… Mais je t’avoue que dans mon développement ce ne sont pas vraiment des notions que j’ai intégrées, qui me parlent. Je ne situe pas les gens à partir de leur couleur, même de leur histoire. En même temps, j’ai conscience et je prends en compte l’Histoire. Je peux comprendre, j’essaie en tout cas. Simplement, dans ma vie personnelle, dans mon engagement intellectuel aussi, ce n’est pas quelque chose que je vais particulièrement défendre. En fait je crois que les frontières ont déjà explosé et qu’on est déjà au-delà de ça ; mais qu’on ne s’en rend pas bien compte.

 

Princesse (série), 50×40 cm chaque, huile sur toile, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Qu’est-ce que l’Afrique ?

Pour moi l’Afrique, c’est d’abord un continent, au sens d’une terre. Et l’attachement que j’y ai, parce que que j’y suis née est comme celui d’une plante qui est reliée à sa terre. Et je trouve que c’est en particulier une terre avec énormément de vitalité. Et si on dit que l’Humanité serait originaire d’Afrique, ça veut sans doute bien dire qu’il y a sur ce continent un lien spécial et ça lui donnerait une particularité par rapport aux autres terres.

 

A-t-elle quoi que ce soit à apprendre au/du monde ? 

Je ne dirais pas les choses comme ça. Je n’aime pas ce mouvement, ça me rappelle trop la politique, cette idée du genre «  je sens que je dois faire quelque chose pour le monde ». Personne n’a pour mission d’apprendre aux autres, d’apprendre des autres. Je pense qu’on est ce qu’on est et la seule chose tangible c’est que chacun va apprendre de lui même, de son environnement. Je ne crois pas pas particulièrement que l’Afrique ait à apprendre des / aux autres. Je pense que chaque culture a sa richesse et tout ce qu’il faut pour apprendre d’elle-même.

 

Sans Titre (série Rencontre), 29×21 cm, crayon et gouache sur papier, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Quel est son futur ?

Là malheureusement je ne suis pas aussi optimiste. La politique, la guerre économique et la domination font que l’Afrique continue à être pillée, ses peuples gouvernés par des prédateurs… et je ne vois pas vraiment d’issue à cela. J’ai du mal à envisager un changement dans un futur proche en tout cas.

 

Untitled (série Algérie Année 0), 40×30 cm, crayon et acrylique sur papier, 2011 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

 

Qu’est-ce que l’afrofuturisme ?

D’après ce que j’ai compris, l’afrofuturisme est une invention de l’histoire centrée sur les personnes originaires d’Afrique. Etant donné que l’histoire est déjà écrite, les afrofuturistes inventent celle à venir qui peut, elle, être écrite. On l’appelle science-fiction ou anticipation. Je trouve cela génial car en inventant un futur, celui-ci forcément nous renvoit à notre présent et de fait à notre passé. Le pouvoir de domination passe entre autre par la maitrise des récits collectifs et de ce qui constitue nos légendes, nos croyances mais aussi nos utopies et la vision de notre destin commun. En se réappropriant ce récit par le biais de récits sur le futur, on regagne un pouvoir et on transforme notre vision de notre présent et celui des autres aussi. J’aime ce mouvement car il s’inscrit dans la non-violence et je crois fermement en l’efficacité de la non-violence, dans la lignée de Gandhi et de Martin Luther King.

La seule critique que j’émettrais est le focus sur la couleur noire qui renvoie à Afro. Il est temps de sortir de ce déterminisme pigmentaire qui nous restreint. L’afrofuturisme est dans l’esprit et pas sur la peau.

Es-tu une afrofuturiste ?

Je ne suis rien. Je suis moi, avec les autres.

Vichy ERa #1 (série Algérie Année 0), 130×125 cm, crayon et huile sur toile, 2012 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Vichy ERa #1 (série Algérie Année 0), 130×125 cm, crayon et huile sur toile, 2012 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Quelle est la dernière chose que tu aies apprise ?

J’ai toujours cru que nous, êtres humains, étions apparus il y a 100.000 ans. Les homo sapiens sapiens. les grottes de Lascaux, et les début de l’art rupestre datant d’environs 40.000 ans, je me demandais ce qui s’était passé dans l’intervalle entre ces 100 000 ans et ces 40 000 ans. Cela constituait un mystère : je me disais, il a du se passer quelque chose pour que tout d’un coup on se mette à dessiner dans des grottes. Mais récemment, en lisant le livre De l’univers à l’être de Jean-Marie Pelt, je découvre qu’en fait, il y a 100.000 ans vivait homo sapiens erectus, qui était différent de nous et que homo sapiens sapiens est arrivé il y a environs 40.000 ans… J’étais hyper déçue. Parce que ça veut dire que dès qu’on est arrivé, on a commencé à être ce qu’on est. Il n’y avait plus d’alternative ou de possibilité qu’on ait été autrement à un moment donné de notre Histoire.

Où étais-tu vendredi 20 avril 2063 ?

Ici. Dans ce square d’enfants à Anvers en train de faire cette interview avec toi sur ce banc.

 

Une bande son ?

 

C’est un son que j’ai enregistré moi-même quand j’étais en 2004 en Algérie. Je faisais une résidence où je donnais des ateliers de peinture pour les femmes. Et j’en ai profité pour tourner une petite vidéo. J’ai enregistré pas mal de sons et notamment les appels à la prière à 4h du matin, parce que là où je me trouvais, à Oran, il y avait plusieurs minarets qui s’élançaient les uns après les autres. C’était une expérience mystique incroyable, ça me donnait des frissons d’entendre ces personnes qui chantaient en échos puis à l’unissons dans l’obscurité de la ville… C’était fou, complètement fantastique.

Décris-nous la fin du monde.

Je ne peux pas. Pour moi il n’y a pas de fin du monde. Il y a la fin d’un monde, la fin de ton monde ou du mien au moment où on meure. Et qui est même indescriptible puisque on n’a pas accès à cette fin, au moment précis où on meure, on n’est justement plus là pour pouvoir le penser, le décrire… Et c’est vrai que ça m’énerve toutes les visions d’apocalypse qu’on nous donne à voir au cinéma, dans la littérature, dans les discours ; qui sont plutôt des fantasmes comme on en parlait plus tôt.

Et si tu devais recommencer ?

Je le referais ! Par contre on redouble. Il y a beaucoup de redoublants dans le monde.

 

Un dernier commentaire ?

Je suis très contente de t’avoir rencontrée. De pouvoir réfléchir ensemble, je trouve que c’est important. Et comme tu le dis, je crois que c’est une manière d’être ensemble, une des autres manières possibles de vivre ensemble.

Sans Titre (série Rencontre), 29×21 cm, crayon et gouache sur papier, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

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Cover : In Memory of Catherine, 50×40 cm, huile sur toile, 2016 © Dalila Dalléas Bouzar – Courtesy of the gallery Cécile Fakhoury

Auteur

Mawena Yehouessi
Diplomée de Philosophie puis Gestion de Projets Culturels, Mawena fait ses premières armes dans les milieux de l’art contemporain tout en menant de front divers projets : soirées, édition, collectifs artistiques… Fondatrice et directrice de Black(s) to the Future, son objectif est simple : mettre en lumière la part « afro » du monde et performer le futur. | www.mawenayehouessi.fr // @ma.wena
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