Sun Ra – Janelle Monae : portraits croisés
Auteur
Steffi Njoh Monny

Tapez leurs deux noms dans Google et vous en aurez le coeur net : figures imposées de l’afro-futurisme, l’éminent Sun Ra et l’archandroïde Janelle Monae sont liés dans l’inconscient cybernétique par un mouvement dont ils ne se proclament même pas… ou si peu. Si le premier s’en est retourné sur la planète Saturne en 1993, la seconde voyage au gré du vent et des époques dans une réalité parallèle à la nôtre.

Alors que l’oeuvre pléthorique de Sun Ra réside au panthéon des plus grands artistes jazz du siècle dernier, la fraîche Janelle Monae n’en est qu’à l’orée de sa carrière. Pourtant, des caractéristiques majeures rassemblent les deux artistes : science-fiction, émancipation, ambition sont autant de termes pour définir leur relation.

 

Pas d’afro-futurisme en action… sans science-fiction

 

La première question à se poser est sans nul doute celle de leur association au mouvement. Celui ou celle désigné-e, a posteriori, comme apte à porter aux nues le devenir politique des afro-descendants, tout du moins aux Etats-Unis, à travers un imaginaire techno-prospectif, peut-il être considéré comme afrofuturiste ? Évoluant tous deux dans un univers qui les arrache de la réalité commune à leurs contemporains, nul doute qu’il s’agit là de la première caractéristique qui les rassemble.

 

Crédits : Glenford Nunez pour Pitchfork

Originaire de Kansas City, celle qui naît sous le nom de Janelle Robinson dans une famille de la classe ouvrière noire américaine ne cache pas son amour pour Metropolis, le chef d’oeuvre expressionniste du cinéaste allemand Fritz Lang, qu’elle a dévoré chaque soir de son enfance. Le film, qui la suit depuis The Audition, sa toute première mixtape n’ayant pas fait grand bruit, sert de clef de voûte à Janelle Monae – qui vogue de l’expressionnisme cinématographique à l’impressionnisme pictural en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire : “Mon nom est Monae, comme Claude Monet. Il a changé le ‘ae’ en ‘et’, pour “extra-terrestre”.

 

Rêve prophétique d’un futur post-apocalyptique riche en symboles, le parcours de Cindi Mayweather surprend par son réalisme. Ce personnage d’archandroïde, “d’électrique lady” marque les esprits : “J’ai rêvé d’un monde où il y avait plus d’aliens et d’androïdes que d’humains. Je les contrôlais et je pouvais raconter des histoires qui changeaient la vie des gens. – Cette imagination te permettait d’échapper à la réalité ? – Non, c’était la réalité.”

A lire, l’interview que Janelle Monae a donné aux Inrocks en octobre 2013

Une réalité déjà mise à mal une quarantaine d’années plus tôt dans le cosmique Space Is The Place (1974), long-métrage de science-fiction directement inspiré de la conférence “The Black Man In The Cosmos” animée quelques années plus tôt par Sun Ra à l’université de Berkeley (Californie). Dans une scène emblématique du long-métrage, Sun Ra interprète son propre rôle, s’adressant dans toute son extravagance à la jeunesse noire américaine – qu’il destinait à une vie meilleure sur une planète utopique – visiblement sceptique, en ces termes : “Je ne suis pas réel. Je suis comme vous. Vous n’existez pas dans cette société. Car si c’était le cas, les vôtres ne réclameraient pas l’égalité des droits. Vous n’êtes pas réels. Si vous l’étiez, vous auriez du poids face aux nations du monde. En fait, nous sommes des mythes, vous comme moi. A vos yeux, je n’ai pas l’air vrai ; j’ai l’air d’un mythe, parce que c’est ce que sont les Noirs. Des mythes.”

Lire “Sun Ra : Myth, Science and Science Fiction” paru dans le Nordic Journal of Science Fiction and Fantasy Research

Mise en abyme de choix et de choc : où est la frontière entre le réel et le virtuel ? Quels éléments du film sont imputables à la science-fiction, lesquels témoignent d’une critique virulente de l’époque à laquelle le film a été tourné ? Durant de nombreuses décennies, Sun Ra jouera sur l’ambiguïté de son personnage public, oscillant entre déclarations interstellaires et prises de position plus radicales visant à libérer la communauté noire américaine du joug de la ségrégation. “Sun Ra, vous avez produit des centaines de disques, voyagé dans le monde entier… Quel homme…” Je n’ai pas pu aller plus loin que ce dernier moment lorsqu’il m’a interrompu. “Je ne suis pas un homme – je suis un ange.”

Lire l’article du Guardian “Sun RA : jazz’s interstellar voyager” paru en juin 2014

Crédits : Chris Felver / Getty Images 

 

La réappropriation comme élément décisif de leurs parcours

 

L’histoire se souviendra-t-elle davantage de l’illuminé ou de l’artiste noir américain renvoyé violemment à son statut par l’Amérique profondément ségrégationniste du début du XXème siècle ? Né Hermann Poole Blount à Birmingham en Alabama le 22 mai 1914, celui qui deviendra Le Sony’r Ra en 1952 – par rejet d’un nom qui lui a été imposé, qu’il considère être un legs trop lourd à porter de ces ancêtres réduits en esclavage – est avant tout un autodidacte qui va révolutionner l’approche du jazz par les élites comme les masses populaires. Bebop, ragtime, jusqu’à l’expérimental, son oeuvre prolifique (plus de 180 albums enregistrés de son vivant) est toujours restée accessible : “Sa musique est très positive, alors que les trois autres [les saxophonistes Albert Ayler, John Coltrane et Pharoah Sanders], ont beaucoup de cris de souffrance. Il jouait le thème de Batman en plein milieu de ses concerts ! Il y en a peu qui mêlent le jazz avec d’autres ingrédients de fête et de folie”, précisait Laurent Bardaine, cofondateur du groupe d’électro français Poni Hoax dans une interview à Tsugi, en juillet 2014.

 

Sun Ra prend une hauteur littéralement extra-terrestre sur sa propre condition tout en restant proche des questions relatives au devenir des Afro-américains : se réinventer oui, mais de manière radicale. Conserver le meilleur de la création, rétablir la vérité historique selon laquelle la philosophie grecque – et par là les fondements de la culture occidentale – tire ses bases de l’Egypte antique, transformant une souffrance sans cesse bafouée en source d’inspiration inépuisable.


A l’instar de son prédécesseur, Janelle Monae marche dans les pas des grands noms de la soul et du R&B, réinventant son impact sur les populations. Les comparaisons vont bon train : on lui prête des influences à la Jimi Hendrix et Stevie Wonder ; elle s’entoure de musiciens tels que Prince, Erykah Badu ou encore la contrebassiste de jazz Esperanza Spalding pour son dernier album, s’offrant même le luxe d’un featuring avec l’intrigante Solange Knowles pour boucler la boucle :
“Je voulais absolument produire un album hétéroclite profondément ancré dans la culture rhythm&blues.”

 

Crédits : Paulo Henrique

 

Et pour cause : avec ses deux précédents opus, Janelle Monae réussit l’exploit de faire se rejoindre la réalité sans fard des femmes afro-américaines du XXIème siècle et celle de l’androïde au matricule 57821, la fugitive Cindi Mayweather, risquant à tout moment d’être mise hors circuit : “Je suis une femme afro-américaine, à moitié androïde. Je dois me faire le porte-voix des outsiders.”

Lire What Would the Electric Lady Think ?, un article du New York Times paru en septembre 2013

 

L’union fait la force

 

Avec la Wondaland Arts Society, la maison d’artistes dont elle est à l’origine, Janelle Monae se radicalise. Durant l’été 2015, une vague de révolte a secoué en profondeur les Etats-Unis, et notamment la communauté afro-américaine, outragée par la perte de ses membres, assassinés un par un par un système judiciaire toujours plus raciste. La promotion des talents tels que Jidenna, Deep Cotton, St Beauty ou encore Roman Gianarthur passe avant tout par une prise de conscience immédiate et indispensable qu’il est temps de faire changer les choses. Parce que la musique et la politique sont, au fond, une seule et même chose, dans ce futur prophétique auquel elle nous habitue depuis désormais plusieurs années.

 

 
Lire Janelle Monae Gives Black Lives Matter Movement A Melodic Voice, paru en août 2015 sur Huffington Post

 

Sun Ra, lui, faisait montre d’une exigence légendaire mais pour le moins justifiée avec son Arkestra – dont la dénomination et la structure ont changé à mesure que la musique évoluait – comme le précise Pierre Deruisseau dans un article paru dans Slate en août 2014 : “Par sa musique, Sun Ra disait produire un bouclier de beauté permettant de protéger la planète de forces qui, si rien ne changeait dans les sonorités émises depuis celles-ci, viendraient à un moment détruire les hommes et le vivant. Sun Ra disait que les productions musicales humaines manquaient d’esprit, car corrompues par l’industrie et le commerce. Il fallait amener autre chose, et en grande quantité ! Cette tâche, il y consacra toutes heures de sa vie, ne dormant presque pas les nuits.

 

Crédits : Pochette de l’album Supersonic Sounds – 21st Century Edition

 

Perfectionniste avéré, il considérait ses musiciens comme des “scientifiques des sonorités”, les réveillant en pleine nuit pour les faire travailler jusqu’à 12 heures sans arrêt. Les big bands étant la seule formation musicale où l’on considérait les Noirs dans les années 1930, Sun Ra y est resté fidèle, multipliant les noms comme les univers : « The Solar Myth Arkestra », « His Cosmo Discipline Arkestra », the « Blue Universe Arkestra », « Myth Science Arkestra », « The Jet Set Omniverse Arkestra »… et tant d’autres.

 

En 2014, à l’occasion du centenaire de sa naissance, l’Arkestra a entamé une énième tournée mondiale sous la direction du multi-instrumentiste Marshall Allen, 91 ans, au seuil de 60 ans passés à l’ombre du Roi Soleil – et près de 23 ans à reprendre le flambeau. Un beau clin d’oeil à la filiation discrète qui s’opère depuis les années 90 : de Drexciya à Flying Lotus en passant par Shabazz Palaces, Outkast ou encore Erykah Badu, nombreux sont les artistes qui empruntent à l’esthétique afrofuturiste, dont le succès est sans doute lié à leur capacité d’être en mouvement perpétuel. Mais n’est-ce pas là le caractère essentiel d’un monde afroprospectif ? CQFD.

 

A parcourir, visionner, lire ou écouter :

 

Mind Control par Carrie Batman, le dossier consacré à Janelle Monae sur Pitchfork (en version anglaise)

Strange Satellites, The 10 Rarest Sun Ra Records – The Vinyl Factory (en version anglaise)

Janelle Monae, A New Pioneer Of Afrofuturism – The Quietus (en version anglaise)

George Clinton, Sun Ra And The Sci-Fi Funk Of Afrofuturism – The Artery (en version anglaise)

 

Cover photo :

 

Crédits : © Henri Dauman / DaumanPictures.com

Auteur

Steffi Njoh Monny
Steffi, comme Steffi Graf. Même prénom, même date de naissance à vingt ans près, le parallèle s’arrête (à peu près) ici ! Bouillon de culture urbaine, maelström féministe, musique & mode en intraveineuse. A ses heures (résolument) perdues, elle rédige, alimente et édite le blog Africanism, sur la culture noire dans son ensemble. Une preuve supplémentaire, s'il en fallait une, de son adéquation avec le projet B(s)ttF.
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