L’importance d’être en retard (The Importance of Backwardness) – 2/2
Auteur
Ninon Blond

« Pays en retard », « pays sous-développés », « Sud » et « Suds », « Tiers-Monde », « Quart-Monde », « Tristes Tropiques » ou « Terres de bonne espérance » […]. Tous ces mots, nous les apprenons au collège, au lycée, à l’université, pendant les cours de géographie… Mais par rapport à quoi ces pays sont-ils donc en retard ?

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Le retard et le développement, des concepts exogènes

Il est intéressant de remarquer que les concepts mentionnés plus haut ont tous été créés par des Occidentaux, ressortissants de ces pays « développés ». Si cela permet de comprendre comment s’est construite la norme du développement, évoquée dans le premier paragraphe, cela pose aussi évidemment la question de la validité des critères.

 

Il semble s’agir moins de définir un objectif à atteindre par tous, que de faire arriver les « retardataires » au niveau de l’Occident. Est-ce vraiment souhaitable ? Sylvie Brunel met en avant les échecs de la transposition du modèle occidental dans d’autres espaces, en prenant l’exemple de l’Algérie. Elle estime que le mal-développement a engendré le rejet de l’Occident, parce que le développement ne donnait pas un accès égal au « progrès » et faisait entrer de force des « valeurs culturelles » (surconsommation, institutions) dans des sociétés qui n’y étaient pas préparées. De même, les politiques de développement auraient eu pour conséquence de renforcer les inégalités socio-spatiales, en renforçant l’exode rural et la concentration de populations appauvries dans des bidonvilles à la périphérie des villes (figure 3).

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Figure 3 -Addis Abeba vue d’avion. Quartiers de Sefera (à droite, constructions informelles) et Goro (à gauche, habitat en dur). Photo : N. Blond,  2015, modifié par M.Y

Les termes viennent de l’extérieur, de même que les normes définissant les états de référence du développement sont exogènes. Un autre problème est celui des solutions, elles aussi apportées de l’extérieur et qui ne permettent pas toujours aux pays d’atteindre leurs objectifs. Parallèlement, les problèmes freinant le développement sont eux aussi considérés comme imputables intégralement à des facteurs exogènes, le premier d’entre eux étant la colonisation. Il ne s’agit pas ici de discuter de l’impact négatif ou positif de la colonisation, mais de faire entendre les voix de certains auteurs, attachés à nuancer ces impacts et à faire ressortir ce qui tient du prétexte de la part de dirigeants africains. Ce prétexte est d’autant plus facilement invoqué que les Européens (notamment les tiers-mondistes)  ont repris à leur compte cette explication. Cette culpabilité des Occidentaux envers les anciennes colonies et la mauvaise conscience qui l’accompagne ont été théorisées par P. Bruckner sous le nom de « sanglot de l’homme blanc ». Si certains intellectuels européens voient même dans l’aide internationale et le tiers-mondisme une manière de maintenir l’Afrique dans un état de « sous-développement » (P. T. Bauer), d’autres penseurs africains estiment qu’il est à présent temps pour le continent de se réapproprier le développement, de se détacher de l’aide extérieure – et de prendre ses responsabilités dans ce dit « retard ». 

 

Cette (re)prise en main de leur destin par les Etats africains s’inscrit dans un mouvement d’empowerment qu’une nouvelle génération politique semble appeler de ses vœux. L’auteure camerounaise Axelle Kabou par exemple, encourage, dans un ouvrage déjà un peu ancien, à un développement endogène et reproche aux élites africaines leur « sanglot de l’homme noir », pendant de la culpabilisation européenne face à l’héritage colonial. Elle critique le « vendredisme », un refus du développement basé sur un double complexe, celui du « bon sauvage » et celui du « primitif » face au « blanc développé ». Elle revendique au contraire un développement volontaire, des emprunts décomplexés à l’Occident, sur le modèle du Japon, intégrés à un modèle local.

 

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Lire : L’Afrique prendra en charge son propre développement… (The ACBF)
Lire : Les africains doivent se prendre en charge (Jeune Afrique)
Lire : Pourquoi l’Afrique ne se développe pas… (Slate / Afrique)
EMPOWERMENT : Le terme peut être défini comme un « processus de renforcement de la capacité des individus ou des groupes à faire des choix volontaires et à transformer ces choix en actions et résultats » (Aslop et alii, 2006, p. 1, cité dans Calvès Anne-Emmanuèle, « « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement », Revue Tiers Monde =>)

Le retard comme un avantage

Dans l’optique de ce développement endogène, il est intéressant d’observer quels pourraient être les atouts de l’Afrique. Paradoxalement, on pourrait considérer le retard,  dont il a déjà été longuement question, non plus comme un inconvénient mais finalement comme un avantage.

 

Ce retournement de point de vue ne doit pas être une espèce de retour du mythe du « bon sauvage », une idéalisation du passé pré-technologique ou un simple étonnement naïf devant la débrouillardise des « sous-développés ». Il s’agit plutôt de considérer, avec A. Gerschenkron dans les années 1950, que le « retard » permet de sauter les étapes (qu’identifiait Rostow), pour, d’une certaine façon, toucher les 2 000 euros sans passer par la case départ. La théorie économique de Gerschenkron s’appuie sur l’idée qu’après la Seconde Guerre Mondiale, l’Allemagne et le Japon se sont reconstruits grâce aux dernières technologies, les plus avancées, mises au point par d’autres pays moins touchés par le conflit. Cela leur a permis de prendre un peu d’avance par rapport à d’autres pays qui utilisaient encore des technologies d’avant-guerre, comme le Royaume-Uni. L’argument repose donc sur l’idée que le retard donnerait un avantage sur les autres. C’est le modèle suivi par les « Dragons » asiatiques, que pourraient adopter les « fauves africains ».

 

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« Cotonou by Night – dy/lofi » (série), M.Y, 2016

En effet, selon Erich Weede, « less developed economies can borrow technologies, business models, and marketing procedures from more advanced economies; and imitation may be easier and faster than innovation on which the leading economies have to rely » (Les économies moins développées peuvent emprunter des technologies, des modèles commerciaux et des méthodes de commercialisation à des économies plus avancées ; l’imitation peut être plus aisée et rapide que l’innovation, à laquelle les économies dominantes doivent recourir.). Le concept repose ainsi sur l’existence d’inégalités, exploitées au profit de ceux qu’elles desservent, mais aussi sur le libéralisme économique, marque de fabrique du capitalisme occidental.

 

Mais alors, on ne considère toujours le développement – humain et économique – que par rapport aux standards occidentaux, normes de la mondialisation. Une perspective qui demeure limitée, voire peu réjouissante.

 

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Lire : Economic Freedom and the Advantages of Backwardness (CATO Institute)
Lire : Le réveil des fauves africains (Le Monde / Idées)

 

Bibliographie

BRUNEL Sylvie, 1996, Le Sous-développement, PUF, « Que sais-je? », 128 p.

KABOU Axelle, 1991, Et si l’Afrique refusait le développement ?, L’Harmattan, 208 p.

PNUD, 2015, Le Travail au service du développement humain, Rapport sur le développement humain, 38 p.

SEN Amartya, 2003, Un nouveau modèle économique: développement, justice, liberté, coll. Poches, éd. Odile Jacob, 480 p.

Un document historique sur la conférence de Bandoeng (1955) et les relations Nord-Sud : http://education.francetv.fr/matiere/epoque-contemporaine/troisieme/video/relations-nord-sud-la-conference-de-bandung-en-1955

Couverture

M.Y pour B(s)ttF

Auteur

Ninon Blond
Doctorante en géographie à l'Université Lumière Lyon 2, ancienne élève de l'ENS de Lyon, Ninon Blond est spécialisée dans l'étude de l'histoire des paysages, la géoarchéologie et les paléoenvironnements. Ses recherches portent sur le nord de l'Ethiopie et sont en lien avec des fouilles archéologiques concernant les périodes axoumites et pré-axoumites. Sa collaboration aux publications de B(s)ttF est pour elle un moyen d'échanger sur ses lectures et d'ouvrir à un public plus large le contenu de ses recherches, en traitant de sujets plus larges mais aussi plus actuels.
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