Empire, la série “swag” par excellence !
Auteur
Steffi Njoh Monny

La série Empire, qui a déferlé sur les ondes de la FOX aux Etats-Unis cet hiver – et tout renversé sur son passage, c’est peu de le dire ! – est un exemple flagrant de la manière dont la culture populaire occidentale s’amourache de certains aspects de la culture afro-américaine, rejetant des codes qu’elle se réapproprie par ailleurs. Alors que l’ostentation est devenue une revendication à part entière, comment interpréter ce déni ?

C’est LA série du moment. Acclamée aux BET comme aux Billboard Awards, la première saison d’Empire a rebattu les cartes de la narration dramatique dans les séries TV américaines. Pur produit de Lee Daniels et de Danny Strong, qui fait notamment suite à leur collaboration sur l’excellent Le Majordome, elle pose l’éternelle question de la représentativité de la culture afro-américaine, autant appréciée que malmenée.

 

De l’ambivalence du “SWAG”

Un contributeur inspiré du dictionnaire collaboratif Urban Dictionary donne du terme une définition pour le moins audacieuse, si ce n’est ostensiblement vindicative :

 

The most used word in the whole fucking universe. Douche bags use it, your kids use it, your mail man uses it, and your fucking dog uses it. If you got swag, you generally wear those shitty hats side way, and your ass hanging out like a fucking goof cause your pants are half way down your white ass legs. To break down the word, it means (Secretly We Are Gay). It is also a word that means to represent yourself/ the way you represent yourself, baggy clothes, shitty hats, small penis and basically a way to say you’re afraid to come out of the closet.”

 

Le mot le plus utilisé de tout ce putain d’univers. Les couillons l’utilisent, tes enfants l’utilisent, ton facteur l’utilise, et même ton foutu chien l’utilise. Si t’as du swag, tu dois être l’un de ces gars qui portent ces casquettes de merde sur le côté, le derch’ à moitié à l’air comme un sombre con qui porte son pantalon trop bas sur ses jambes blanches comme des culs. Histoire de lâcher le morceau, ça veut “secrètement nous sommes gay”. C’est également un mot qui a le pouvoir de te représenter, de représenter la façon dont tu te représentes avec tes fringues trop amples, tes casquettes merdiques et ta petite bite ; un moyen de dire que t’as peur de sortir du placard, en fait.”

 

La justesse de cette définition, aussi contestable soit-elle sur certains points, et au-delà même de ce qu’elle implique pour l’homophobie inhérente à la sphère hip-hop, réside dans l’opposition permanente entre le rejet de ces codes incompris et la volonté farouche de les suivre, comme “tout le monde”.

 

 

Comment expliquer que notre génération soit si prompte à se moquer du côté show-off des icônes hip-hop contemporaines alors qu’il lui serait impossible de passer à côté de la nouvelle paire de sneakers ou du nouveau casque Beats ? Un combat qui se joue régulièrement sous nos yeux donc, et brillamment illustré ici : l’incompréhension, la méconnaissance de ces codes créent ce rejet de quelque chose qui, parce qu’inconnu et outrancier, paraît stupide mais demeure, malgré tout, digne d’attention, jusqu’à être copié.

 

Pourtant, de cette outrance sont nées des revendications propres à la sphère underground auxquelles elles appartenaient, dans l’esprit “Say It Loud, I’m Black And I’m Proud” des seventies. L’identité afro, et hip-hop par extension, est en elle-même une revendication, qui se voit aujourd’hui diluée dans l’appropriation maladroite et dénaturée de toute une génération de hipsters peu au fait de la symbolique de ces codes qui révèlent, avant tout, l’iconoclastie originelle du mouvement.

 

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Les baggys : parlons-en !

 

Emblème du style hip-hop depuis une vingtaine d’années, le fait de porter le baggy bien en-dessous de la taille, de sorte à faire apparaître ses sous-vêtements, relève du sagging : à l’origine, le système carcéral américain avait fait interdire les ceintures pour les détenus, évitant ainsi qu’elles soient utilisées comme des armes contre soi ou les autres. Très vite popularisée par les artistes de hip-hop dans les années 90, le sagging est aujourd’hui symbolique pour la nouvelle génération, plus consciente, plus concernée, rejetant les valeurs d’une culture plus mainstream.

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Empire, une série afrofuturiste ?

 

Première série à avoir vu son public augmenter de semaine en semaine lors de ses 5 premiers épisodes, Empire jouit d’un succès aussi surprenant que mérité. Répondant à tous les rouages des feuilletons dramatiques made in Hollywood, la série est aussi mainstream que l’est devenu le hip-hop, et à quel prix ! L’histoire de cet empire économique et familial, leur course après le pouvoir, les difficultés auxquelles chacune et chacun ont fait et font encore face, sont autant d’éléments dont l’attrait demeure universel. Empire apporte une vision feutrée des enjeux de la culture hip-hop, sur fond de mélodrame parfois un peu surjoué, il est vrai. Pour autant, il est impossible de ne pas souligner l’intelligence de cette série, comme la manière dont elle oeuvre à la transformation de la culture populaire occidentale.

 

Car il s’agit d’une histoire bien connue, celle de la mise à nu du roi. A ce propos, le titre de la série ne laisse planer aucun doute : elle nous entraîne dans les coulisses d’une véritable cour, celle des “grands”, des magnats du hip-hop. Mais surtout, elle nous en fait un portrait cru à la fois respectable et vain, aussi désirable que méprisable : là est tout son génie ! Après tout, qu’est-ce que la culture populaire si ce n’est la version galvaudée d’un savoir et de codes au départ détenus par un seul groupe (d’élites ou de marginalisés) ?

 

Quelle manière plus efficace pour la masse de légitimer son habitus – routinier, si ce n’est clairement sclérosé -, que de moquer cette bande qui, par sa seule existence, est une attaque au caractère écrasant (et supposément préférable) de la majorité ? Empire ne viendrait donc qu’entériner l’éternel combat de David contre Goliath ? Nuance : tout au long de cette tentative de désacralisation, l’outsider reste, ici, un personnage enviable, parce que véritablement précurseur, singulier… libre en somme.

 

A en juger le succès rencontré par To Pimp a Butterfly, dernier album de Kendrick Lamar encensé par la critique, le featuring du MC avec l’icône pop Taylor Swift sur Bad Blood, au clip aussi badass qu’inspiré de l’ostentation propre à la culture hip-hop, l’oeuvre de nos contemporains est de plus en plus teintée d’afrofuturisme, celui-là même qui offre les clefs nécessaires à la compréhension d’un modus vivendi urbain, ouvrant même la porte à sa démocratisation. Gageons que la seconde saison d’Empire continuera d’illuminer nos différentes visions du quotidien, dans l’espoir d’une reconnaissance massive du progrès effectué en matière de cohésion sociale.

 

“L’illumination crée la compréhension, la compréhension crée l’amour, l’amour crée la patience, la patience crée l’unité.” Malcolm X

Cover photo :

Photographed by Mario Testino, Vogue, September 2015.

Auteur

Steffi Njoh Monny
Steffi, comme Steffi Graf. Même prénom, même date de naissance à vingt ans près, le parallèle s’arrête (à peu près) ici ! Bouillon de culture urbaine, maelström féministe, musique & mode en intraveineuse. A ses heures (résolument) perdues, elle rédige, alimente et édite le blog Africanism, sur la culture noire dans son ensemble. Une preuve supplémentaire, s'il en fallait une, de son adéquation avec le projet B(s)ttF.
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